J’ai écrit ce texte en 2006, il relate une partie de mes aventures à Paris dans la Haute Couture. Des emails envoyés régulièrement à mes amis et famille lors d’un stage en tant qu’assistante du grand couturier belge Gerald Watelet pour la collection hiver 2007. Cette expérience a été l’un des plus beaux épisodes de ma vie et a contribué à forger ma mission professionnelle aujourd’hui. Accompagner des femmes actives, qui ont du style et qui manquent d’inspiration à retrouver le plaisir de s’habiller.

Haute Couture : Journal de bord d'une stagiaire belge à Paris

Ça y est, il vient de m’appeler, je commence le 8 mai (2006) !

Sans interview, il me propose de me jeter à l’eau. Nous verrons comment cela se passe sur le terrain, à Paris. Après tout, il m’a déjà vue, s’est fait une opinion. Je lâche tout et j’y vais !

J’ai rencontré Gerald Watelet lors de ma participation au défilé des Petits Riens en octobre 2005, grâce à une robe de soir réalisée dans une cape autrichienne qu’il avait repérée. Un moment inouï, une poignée de main, des félicitations sur mon travail : « Ça a un chic fou ». Je pensais m’être endormie, hors réalité pour avoir droit à tout ça pour mon premier défilé. Puis j’ai compris que c’était bien lui qui me parlait… A brûle pourpoint, je lui en ai dit le plus possible : mon admiration pour lui, sa personnalité, sa philosophie du vêtement, de l’élégance, de la femme, son travail d’un raffinement qui me touche fort, en ce XXIème siècle qui nous écrase de vulgarité et de conceptualisation du tout et du n’importe quoi.

Il m’a donné son point de vue sur les écoles belges : lui en l’occurrence a fait l’école hôtelière. Beaucoup de ceux qui sont reconnus ne sont pas passés par là : « Il faut une bonne dose de personnalité, le reste est une histoire de goût, d’intuition et d’agencement, si vous savez ce que vous voulez, il suffit de le réaliser. Il y a ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas. »

Trois mois plus tard, je postule pour un stage dans la Haute Couture chez lui : l’école me parait sonner creux depuis cette rencontre, et j’ai peur que le grand Gerald ne me jette aux oubliettes si j’attends mon diplôme pour frapper à sa porte.

Me voici donc, le 10 mai 2006, devant cette grande porte intimidante en bois sculpté, dans le VIIIème, entre les Champs Elysées et l’avenue George V, j’ai rendez-vous avec lui. Son assistante Constance m’accueille, prévenue de mon arrivée la veille ou presque, on travaille comme ça ici. Pas de chichis ni de ronds de jambes. L’emploi du temps de Monsieur Watelet est tellement inimaginable, que des éléments comme moi passent au second plan, voire au troisième. Je m’en accommoderai, je ne suis pas venue pour être le centre du monde, je jubile déjà de pouvoir admirer de l’intérieur, observer, analyser, comprendre, m’imprégner, apprendre et m’étonner.

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Le monde de la Haute Couture m’est complètement inconnu…

Je laisse mes pensées de côté, Constance me parle. On se vouvoie dans la Haute Couture, et on l’appelle « Monsieur ». Cela tombe bien, j’aime les distances que la politesse impose. Elle me décrit  le reste de l’équipe, constitué par les deux « premiers d’ateliers » et leurs couturières respectives que je découvrirai plus tard. Constance est « Directrice des Salons », c’est-à-dire qu’elle est aux petits soins pour les clientes de prestige qui s’habillent ici. Elle se consacre également à l’administration, la finance et la comptabilité. Elle couvre la partie événementielle que constitue l’organisation complète de deux défilés Haute Couture par an, répond au téléphone, remplit l’agenda de Monsieur Watelet, gère les ressources humaines, les fournisseurs, les commandes et j’en passe… Une perle rare, une grande dame d’une efficacité redoutable, un personnage haut en couleur, généreux, entier, une comtesse qui jure comme une charretière : voilà le personnage phare de la société après lui, son alter ego, en quelque sorte. Ils ont une complicité et une confiance mutuelle totales, et du coup en découle une façon de travailler plutôt vive, atypique et in fine absolument efficace.

Ensuite, il y a deux ateliers Haute Couture : l’atelier « flou » et l’atelier « tailleur ». Le premier est supervisé par « Monsieur Arnaud », jeune tête brûlée au caractère bien trempé, personnage compétent et attachant, huit ans d’expérience Haute Couture chez Yves Saint Laurent, avant de rencontrer Monsieur Watelet, pour lequel il travaille depuis quatre ans. Il sait ce qu’il fait, maîtrise la technique, connaît diablement bien son métier et l’art de râler pour un oui ou pour un non, à la mode parisienne. Ne jamais accepter une mission avec le sourire, toujours intervenir pour donner son avis comme on part en croisade, tout en étant passionné par ce qu’il fait, par Elvis Presley et la musique baroque. Un film à lui tout seul, un caractère sacré, un maillon indispensable.

Le deuxième atelier est coordonné par « Monsieur Alain », personnage d’une douceur à toute épreuve, et dont la réputation n’est plus à faire : trente ans chez Yves Saint Laurent derrière lui, et toute l’estime de Monsieur Watelet, qui bien que considérant chaque personne de son équipe à sa juste valeur, présente une attention privilégiée à son égard. Sa longue expérience et son humilité, j’imagine, en font un personnage charismatique, qui impose le respect au premier coup d’œil.

Enfin, il y a « les filles » dit-on dans le jargon, les minutieuses couturières Haute Couture, entre six et quinze, suivant les pics et les creux des collections : Helga, Colette, Isabelle, Claudine, Danielle, Symin, Lydie et les trois Dominique. Sans elles, c’est bien simple, il n’y aurait rien. Leurs horaires sont aussi précis que le travail qu’elles fournissent, leur atelier aussi ordonné que l’ordre de passage des mannequins pour le défilé. Elles font inévitablement penser à des petites fourmis, chacune travaille sur sa robe, œuvrant séparément, mais connaissant l’objectif commun, pour porter chaque pierre à l’édifice.

Je pars à la découverte des anciens ateliers Haute Couture d’Yves Saint Laurent

Une fois ces explications reçues sur l’équipe, je pars à la découverte des Ateliers de Gerald Watelet. Déjà lorsque l’on entre, on est frappé par une grande pièce d’une blancheur inattendue, qui contraste avec le côté sombre de la cage d’escalier, et le hall d’entrée majestueux mais froid. Tout est blanc ou presque : le sol, les tentures, les chassis, les portes, les murs, les plafonds, les armoires, les fleurs. Seuls quelques éléments de décoration sont marrons, deux grandes magnifiques banquettes XVIIIème en l’occurrence, puis l’une ou l’autre applique sobre, deux trois chaises, quelques tables, plaque de verre posée sur des pieds fin argent mat, coordonnés aux poignées des portes et placards, une bougie parfumée pour l’ambiance, des orchidées blanches et tout y est. Une sobriété élégante, assortie parfaitement à son créateur. Il n’a pas fini de me surprendre en tous cas.

Les salons se résument donc à cette grande pièce habillée de miroirs, à une plus petite dédiée aux essayages, au micro-bureau réservé à Constance et Monsieur Watelet (et à moi maintenant), aux deux ateliers, et à une petite cuisine dont la table multi fonction sert pour déjeuner, repasser ou découper une fois les nappes rangées. L’espace est exploité intelligemment, on est à Paris ici, chaque centimètre carré a son utilité.

Dans les salons, je me perds ensuite à découvrir la collection haute couture été 2006. J’examine de près tout ce travail, S-U-B-L-I-M-E. En toute franchise, je n’aurais pu envisager à quel point c’est abouti dans la perfection des matières, des coupes, de l’assemblage, et des couleurs. Il faut le voir pour le croire. C’est audacieux, hyper raffiné, sobre et sophistiqué à la fois, la meilleure école que je puisse trouver.

Il arrive vers midi, sans excuse pour son retard équivalent à un quadruple quart d’heure académique. Impossible d’envisager de lui en tenir rigueur, il est drôle, vif, sympa, souriant, et complètement accessible, et puis, tout ce qu’il faut pour avoir envie de travailler avec lui, parfaitement naturel et authentique. Tout le monde s’envoie des piques, des vérités, ça vole, mais c’est plutôt sain. Enfin, peut-être changerai-je d’avis quand j’aurai affronté quelques sautes d’humeur, car apparemment, cela arrive par ici en période de stress pré-défilé…

J’ai déjà été chargée de réorganiser les systèmes de rangement de la maison par le « Master », pour qui l’ordre est important car on gagne en efficacité quand on sait exactement où tout se trouve. Il a gentiment justifié sa demande, me faisant comprendre qu’à défaut, c’est lui qui l’aurait fait. Avec lui, on lit entre les lignes, quand il parle, ses yeux ajoutent quelques phrases silencieuses.

J’ai par ailleurs appris très vite que Monsieur Watelet a pour très grande qualité de connaître intégralement son métier. Le travail généré par son personnel au complet, il pourrait le couvrir, ou du moins on sent qu’il a déjà mis la main à la pâte. En conséquence, personne ne se formalise de ce qu’il demande, il y a toujours ce ton qui implique « Je suis passé par là, vous y arriverez, vous verrez » qui fait qu’on travaille joyeusement, en confiance, quelle que soit la tâche demandée.

De mes yeux de novice, me demander de tout ranger est une aubaine. Voilà une occasion unique de fouiller dans le passé de ses collections parisiennes tout en ayant une paix royale. Je passe en revue toutes sortes d’accessoires des autres collections, je trie, je range, déballe, remballe, apprécie, pose des questions : chapeaux, bijoux, ceintures, broderies, passementeries, fourrures, et échantillons de toutes sortes de fournisseurs dont les noms deviendront petit à petit familiers : Gandini, Taroni, Bianchini, Holland & Sherry, Garigue, Solstiss, Sophie Hallette, Saris etc… Une mine d’or, j’admire, je contemple, j’imagine…comme quand petite fille je m’inventais d’autres vies dans les armoires aux trésors de ma grand-mère.

Choisir les tissus d’une collection Haute Couture

Ce fameux premier jour, il me propose de l’accompagner dans ses choix de tissus l’après-midi chez un fournisseur, situé à deux pas du Louvre des Antiquaires, dans les petites rues qui se perdent entre la Seine et l’Opéra. Nous sommes accueillis dans un modeste appartement transformé en showroom, Monsieur Watelet me présentant comme sa nouvelle assistante en insistant sur le qualificatif « belge », qui a l’air de lui tenir à cœur. J’imagine représenter un lien qui atténue son mal du pays. Il s’intéresse à un tissu qui traîne d’un côté. On l’en dégage aussitôt, il s’agit de la sélection de Karl Lagerfeld, en aucun cas un autre couturier ne pourra acheter les mêmes tissus. Voici une des règles tacites du milieu, une protection évidente.

Je bois du petit lait une heure durant, admirant toutes ces matières incroyables, travaillées de mille façons. Il fait son choix, et je tente de comprendre le processus. Il sélectionne systématiquement ce que j’aurais rejeté, et en conséquence, je me torture à essayer de comprendre, sinon je ne ferai pas long feu ! S’il les met de côté, c’est qu’il sait parfaitement imaginer ce que ça deviendra. Je me sens toute petite.

Le 15 mai 2006, après des débuts évidents et moins faciles, je tente de m’imprégner un maximum du style Watelet. Il est intéressant en tant que styliste, de philosopher sur le fait de devoir se fondre dans les goûts et l’approche de quelqu’un d’autre, pour tenter de le seconder au mieux. Pas de souci pour l’inconditionnelle que je suis. J’ai reçu à prêter toutes les collections en DVD, ainsi qu’un reportage très bien conçu d’une émission, « Un Belge à Paris », qui m’a permis de mieux cerner l’entièreté du travail et des intervenants d’une collection Haute Couture.

Je sais maintenant mieux ce qui m’attend.

La Haute Couture est un art qui se perd.

Tous ont conscience de faire partie de la minorité mondiale qui exerce ce métier, quinze maisons en France, deux en Italie, moins de 500 clientes dans le monde. Je m’intéresse de plus près à ces fameux critères qui permettent à une maison de Haute Couture de porter ce label, qu’on utilise malheureusement pour tout et n’importe quoi, soit dès qu’on fait du « sur mesure ». Dommage que la profession ne soit pas mieux protégée, il y a un côté obscur pour le grand public, qui confond Haute Couture et Prêt-à-porter en permanence.

Yves Saint Laurent a dit « la Haute Couture, ce sont des secrets chuchotés de génération en génération… ». D’après Gerald Watelet, il s’agit avant tout d’un travail d’artisan, suivant des techniques traditionnelles très particulières : entre autres des critères de confection propres qui confèrent au vêtement un bâti et une finition uniques. Tout d’abord, chaque personne qui passe la porte reçoit des conseils prodigués par le Couturier. Dans ce cas précis, c’est un must pour les clientes et elles le savent, elles sont reçues en toute amitié pour la plupart. Les autres maisons offrent les services de vendeuses spécialisées, le couturier restant plus inaccessible. En fonction de la physionomie et des désirs de la personne, les modèles peuvent être adaptés.

Le choix sera réalisé sur mesure, et chaque buste est donc ajusté, afin de travailler en trois dimensions et permettre de vérifier à tout moment un tombé parfait. La construction d’une robe, mobilisant une couturière pendant plusieurs semaines, impliquera plusieurs essayages sur la cliente pour atteindre le confort et la perfection. Gerald Watelet travaille sans contrainte commerciale ou technique, il laisse libre cours à sa créativité. Il ne tient pas compte d’arguments qui feraient vendre ou de soi-disant tendances à suivre, ou ne pas suivre ; mieux, il s’en moque, et reste un véritable puriste, prenant des risques et s’exposant à la critique. Il garde d’autant plus son rôle d’initiateur de tendances.

Les tissus de la Haute Couture sont créés et réservés aux couturiers. Ils ne sont mis que plus tard à disposition du prêt-à-porter. Il y a donc une primeur créative, un accès à des matières nouvelles, qui contribuent aussi à imposer le ton.

Les artisans de la Haute Couture

Enfin, la Haute Couture a la particularité de s’entourer de ses artisans pour compléter ses créations : modiste, brodeur, passementier, boutonnier, gantier, fourreur, plumassier, peintre sur textile, plisseur, etc.

 

Haute Couture : Journal de bord d'une stagiaire belge à Paris

 

L’intégration est difficile. On sent que c’est un monde privilégié, chacun connaît sa chance d’être là, et le sens de l’accueil est bien moins développé qu’ailleurs. Heureusement, Monsieur Watelet m’en a touché un mot le premier jour : « Faites-vous votre place, car personne ne la fera pour vous, n’ayez pas peur de vous imposer, je ne suis pas un « assistant social », je n’aurai pas le temps de m’inquiéter de vous. » Et il ajoute à cela des mots encourageants : « du peu que je vous connaisse, vous avez du caractère, je ne me fais aucune inquiétude. En revanche, n’hésitez jamais à venir vers moi pour toute question. Si je constate que vous avez fait des erreurs dans une mission parce que vous n’avez pas posé de questions, je risque de voir rouge, j’aime les gens francs, et sans détours ». Voilà, la couleur annoncée, me jeter dans l’arène en étant prévenue me semble moins difficile.

Cela dit, comment se faire une place sans gêner leur travail, apprendre tout en restant indépendante ? Là-dessus, j’ai une petite idée… Ce lundi matin, de bonne heure, j’achète un petit cahier, prépare quelques questions sur le trajet en RER pour les poser à l’équipe. Ils sont surpris de la démarche, on brise la glace, et je continue à apprendre, grâce aux mots des autres. Je m’adresse au premier d’atelier « flou », à un ouvrier de l’atelier « tailleur » et à Constance. Les résultats sont probants, tout se recoupe, mais chacun a utilisé des mots complémentaires et a ajouté sa vision des choses.

Tout d’abord, j’interroge à propos du style de la Maison Gerald Watelet. Je souhaite comprendre ce qui la distingue des autres. On me parle du côté classique des coupes, de la ligne très nette, de l’aspect léger à porter des vêtements, leur confort, leur vestibilité, leur élégance distinctive. Constance me donnera des mots clé : classique chic et sophistiqué, qualité et coupes sublimes, raffinement non ostentatoire. Elle va même plus loin, et me parlera de la mise en valeur subtile, qui révèle la personnalité des femmes qui portent du « Watelet ».

Ma seconde question porte sur les matières privilégiées employées dans la Maison de Haute Couture. La spécialité de l’atelier « tailleur » : du crêpe double face, une véritable prouesse technique pour les couturières, qui composent de leurs mains de fées des ourlets compliqués à construire dans la mesure où il faut dissocier les deux épaisseurs de tissu constituées par ce « double face » sur toute la longueur des coupes et des ourlets pour les replier l’une sur l’autre et ainsi permettre une finition parfaite avec une couture invisible. En ce qui concerne les autres matières, Gerald Watelet affectionne les satins de soie, le crêpe georgette, la mousseline de soie, le crêpe satin et les lainages tels que les jerseys ou la flanelle. Il aime également travailler le cuir et le daim. En ce qui concerne les motifs, il travaille beaucoup les imprimés qu’il compose lui-même la plupart du temps. Il adore les rayures, les carreaux, les pieds de coq et toutes sortes d’imprimés très féminins. Un des points clés de la Haute Couture, c’est la correspondance systématique des tissus à motifs, lignes, pois, fleurs. Je remarquerai que malgré les découpes, les motifs se fondent d’un pan à l’autre du vêtement, sans que l’on puisse en ressentir les correspondances.

J’aborde ensuite le thème des couleurs. Personnellement, j’admire ses inspirations et le trouve systématiquement juste et audacieux. Sa couleur préférée, il me le dira lui-même : le bleu marine. Ses assemblages de couleurs sont assez classiques chic la plupart du temps, il privilégie le noir, les couleurs de terre et les gris, ou les couleurs plus vives. Constance le qualifiera d’excellent coloriste, raffiné dans ses beiges et turquoises, les contrastes de noirs et de blancs ou d’autres couleurs, et le fuchsia. Mon stage me fera découvrir qu’il ne se trompe jamais. Souvent il les associe par deux ou par trois. Sa personnalité réactive cherchant l’insolite, il lui arrive de détonner en prenant plaisir à composer des couleurs qui feront parfois protester mais qui imposent leur évidence le jour du défilé…

Ma quatrième question porte sur les points particuliers d’un point de vue technique qui signent du « Watelet ». Gerald Watelet travaille des formes modernes et est créatif dans les coupes. Par ailleurs, ce sont les nervures piquées, qu’il traite tant dans le double face que sur des blouses de mousseline légères. Les smocks également, resserrent une taille ou une manche. Il y a toujours une certaine ampleur dans les vestes et les manteaux de jour, un confort voulu, pas de cintrage trop prononcé. Constance parlera de souplesse et de mouvement. Une de ses particularités est de proposer dans ses collections des jumpsuits, gage d’élégance et de féminité particulière. Les pantalons sont taille haute ou très haute, leur coupe est droite, rarement en biseau. Le créateur aime particulièrement travailler les robes courtes et les tailleurs.

Le thème de la Collection Haute Couture hiver 2007: l’Orient

Le 22 mai, je demande à Monsieur Watelet s’il est envisageable que je débroussaille le terrain du thème de sa collection hiver 2006-2007 (l’Orient), en chinant dans Paris et surtout en préparant un dossier de recherche. Je tourne en rond, n’ayant pas encore établi ma place parmi eux. Je stresse de mon initiative, je n’ai aucune idée sur sa façon de travailler, ai-je le droit de m’immiscer dans ses inspirations, sur quels niveaux va-t-il me permettre de partager son art ? Il accueille l’idée et m’engage à organiser tout cela comme je l’entends…

Deux jours plus tard, il arrive en trombe, débordant d’énergie matinale. Sa vivacité dépasse l’entendement, et il me demande mille choses en même temps. Pas de chance pour moi, je traîne une migraine infernale qui sonne aux tempes, et qui entame mon efficacité. Il le sent tout de suite et se fiche gentiment de moi. Je réagis et lui fais part du fait qu’il m’impressionne complètement. Il n’a aucune idée de ce que son fort charisme engendre chez les autres. Chez moi, en réalité, un côté maladroit, débutant, assez difficile à admettre, à 29 ans… Ça le fait rire ! Il est tellement simple qu’il oublie tout le temps ce facteur là j’imagine. Moi qui ne connais pas la timidité, je me trouve très souvent muette face à lui, encore aujourd’hui. Nous avons cependant la même tendance à voir systématiquement le côté positif des choses. « Dramatiser » est un mot qui ne fait pas partie de son vocabulaire, négatif non plus. Cependant, le champagne, les rires aux éclats et les « entrée-plat-dessert bien arrosés » font partie de son quotidien. Il savoure et partage chaque seconde.

Après cette intervention, j’ose lui demander de l’accompagner dans ses prospections de dentelle prévues l’après-midi, mon exercice de franchise a encouragé ma résolution !

Nous arrivons chacun de notre côté, j’attends, puis finis par me dire que j’attendrais tout aussi bien à l’intérieur. Je sonne, me fais accueillir par une dame. Elle me montre et m’explique toutes sortes de dentelles, Chantilly, Calais, guipure, celles qui sont rebrodées ou pas. Chanel, Hermès, Chantal Thomas et les plus grands ont travaillé avec cette dame généreuse face à mon intérêt. Car ce qu’il y a de plus grand, ce n’est pas qu’ils soient passés par ici, mais c’est que l’on capte directement pourquoi ils y sont venus. Gerald Watelet arrive pour sa sélection, toujours original dans sa façon d’être, il demande deux grands verres d’eau, s’excusant de la grande soif qui justifie cette audace. Il porte ses choix sur des dentelles de mohair, des dentelles toutes fines, et somptueuses, dont le motif a été surpiqué par du fil de mohair…sensuel au toucher, raffiné, relief subtil, jamais vu ce type de dentelle auparavant.

Le 4 juin, je disserte sur mon premier mois passé en ces lieux… Les spécimens de la Haute Couture se démarquent : une véritable race à part, parisiens pour la plupart. La méfiance règne en maître, sauf de la part du boss, fidèle à ses origines namuroises et à son caractère jovial.

J’ai compris qu’il aime donner une chance en accordant sa confiance totale, juste pour voir ; que ce soit à des fournisseurs, des stagiaires comme moi ou tout autre contact. Il travaille comme ça, pensant probablement que chaque personnalité a quelque chose de créatif à apporter. Peu d’instructions sur le travail à fournir, il montre ses croquis, explique en quelques mots ce qu’il imagine. Cela implique forcément de devoir être un peu comme lui : empathie et intelligence émotionnelle : savoir ressentir ce qu’il attend de vous, tout en étant capable de garder une grande liberté d’action pour exprimer le meilleur de sa créativité. Il ajoute la dimension humaine, ne peut dissocier travail et personnalité. Il le dit lui-même : « Je ne travaille qu’avec des gens que j’aime » ; là où il pourrait se contenter de choisir des artisans ou du personnel pour la qualité et la beauté de leur travail.

Je m’occupe maintenant de la collection au niveau des commandes et des fournisseurs : les tableaux, fiches techniques et autres outils qui en conséquence m’apprennent comment cela fonctionne entre tous ces acteurs (stylistes, couturières, fournisseurs tels que les brodeurs, fourreurs, chausseurs, etc.).

Je passe certaines journées à courir mille adresses pour les ateliers, dans mes fonctions multiples, je sers de coursière express. Je me permets évidemment de parer au plus pressé tout en profitant des charmes de Paris, des rues ensoleillées, me faufilant entre les passants pressés, les touristes abrutis par le soleil, découvrant chaque jour ou presque une nouvelle adresse insolite, illustrant la capacité dingue de Paris à conserver ses vieux artisans comme des trésors enfouis, connus de certains seulement.

Le teinturier est une de mes adresses préférées : avant d’atteindre le fond de la cour où se situe l’entrée officielle, se dévoile une partie de son artisanat. Un homme, fenêtre ouverte, brasse des tissus, entouré de plusieurs dizaines d’autres, mis à sécher, aux couleurs vives du Sud. Ce genre d’image fait inévitablement penser que mes yeux du XXIème siècle auraient pu voir exactement la même scène au Moyen-Âge, j’adore cette sensation.

Le plumassier est un roman à lui tout seul, sa maison est située en fond de cour au deuxième étage d’un vieux bâtiment délabré. Quelques escaliers, une porte orange que l’on ouvre sans sonner, et qui dévoile un long couloir dans lequel le vieux parquet craque. Tout de suite le nez est pris par une odeur unique, un mélange de cire chaude, de cuir et de teintures, au fond, une pièce monumentalement habillée de vieilles étagères en boiseries d’époque, des tiroirs sur plusieurs mètres de haut, qui abritent des plumes de dizaines d’oiseaux, autruches, faisans, vautour, pétales de tissus, strass, etc.

La passementière de Monsieur Watelet est un personnage exceptionnel. Elle a de l’or dans les mains, travaille des fils de soie, les tresse, les noue, intègre pierres précieuses et insolites pour faire naître boutons, ceintures, bijoux ou parures, s’intégrant parfaitement au style Watelet. Il n’a pas besoin de décrire en long et en large ce qu’il a en tête. Voyant le croquis, et regardant les couleurs des tissus, elle part inspirée travailler sans hésitation aucune, c’est une magicienne.

Le rythme s’accélère, le grand jour approche

Aujourd’hui, nous sommes le 4 juillet, le rythme s’accélère furieusement dans les ateliers, entre les délires des gens de la maison (plus les miens), et le travail « au finish » pour la collection, la tension monte !

Cette dernière semaine, nous avons organisé un grand casting pour le défilé…de quoi en rendre certains verts de jalousie… New York, Rio, Moscou et autres provenances, pour des extraterrestres qui ont une tête de plus que moi pour une taille de moins, de quoi donner des complexes à toute fille « normale ». Le chef d’atelier flou doit rallonger les robes dans certains cas, car le choix a été porté sur des gigas grandes filles à chevelure romanesque pour certaines ! Gerald Watelet a même joué avec les cheveux d’une mannequin, lui imaginant toutes sortes de chignons pour le défilé (soi-disant pour la version officielle), mais ne tenant absolument pas à l’envie irrésistible de mettre en forme de si généreux cheveux roux et ondulés.

J’ai apprécié travailler avec Victoria, le modèle cabine de la maison. C’est sur elle que sont coupés et essayés tous les modèles de la collection. Avant de rejoindre le « clan » Watelet, elle a acquis son expérience dans d’autres grandes Maisons parisiennes. De ces passages, elle a gardé un sens de la proportion, du confort, du chic qui fait la Haute Couture. C’est une jeune femme élégante, elle a le don de ressentir le souhait des « clientes ». Tout au long du processus, entre les essayages, elle organise les castings, la cabine pour le jour du défilé, et veille au bien-être des mannequins. C’est un rayon de soleil en collection, un caractère simple et sympa, un accent espagnol et des éclats de rire écoutant les plaisanteries du Patron. Toujours, on l’admire entre deux miroirs, naturelle et gracieuse, ondulant dans « du Watelet ». Les moments d’essayage sont apaisants, Victoria passe les modèles, sous l’œil attentif du premier d’atelier concerné, l’ouvrière en charge du modèle, discrète, attend elle aussi les remarques de Monsieur Watelet. Vers les derniers jours, il accessoirisera chaque tenue pour le défilé.

La fin du stage est proche, et je dois avouer que ça me rend triste, à l’idée de quitter cette effervescence que j’ai à peine apprivoisée. Cela dit, mon idéalisme me rappelle la chance d’avoir eu la simple autorisation de mettre les pieds là-bas !

Stress ultime jusqu’à la dernière minute du départ pour le défilé de jeudi, les robes finies arrivent une à une et heureusement au complet. Les derniers détails à broder, peindre, assembler, se font sur place, les artisans se mêlant à l’équipe habituelle, dernières boutonnières à la main pour Monsieur Alain ; le tout dans une atmosphère plutôt unique.

 

Haute Couture : Journal de bord d'une stagiaire belge à Paris

 

Le défilé fut extraordinaire, somptueux, incroyable, magnifique, du « tout grand Watelet », et pour avoir pris connaissance de ses précédentes collections, celle-ci est sa meilleure. Sérieusement, d’avoir vu naître ces silhouettes (quarante-quatre en tout !!! ce qui fait environ une centaine de vêtements !) du simple croquis à la scène finale, coiffure, maquillage, mannequins immenses, jeux de couleurs, de matière, de lumière, tout cela sur une musique prenante. J’ai eu du mal à me contenir, me retenir tout simplement de pleurer, mon réflexe d’esthète quand je trouve les choses trop belles, un mélange d’émotions indicibles, où je me sentais pousser des ailes, d’avoir assisté à tout cela, d’avoir aidé dans certains choix, d’avoir été moi aussi petite fourmi anonyme qui a contribué à ce monument. J’ai dû faire un effort carrément gigantesque sur ma spontanéité pour ne pas lui sauter au cou devant toutes ses princesses, et de lui faire un énorme bisou pour lui dire tout ça ! S’il savait !